Patate

Patate. Batate. Bétète. Bétesse. Métesse. Maîtresse.

J’ai mis longtemps à me retourner, mais maintenant, je sais que « Patate » c’est pour moi,  c’est le mot plus proche de maîtresse, le plus facile à prononcer pour lui, parce que sa langue maternelle, elle vient de loin et semble très différente du français. Alors Marko, il mime, il écoute tout et quand je lis des histoires, il lit tout fort en même temps que moi. En m’imitant, pour que le français rentre en lui comme une formule magique. J’entends la sonorité de notre langue, comme si je ne la parlais pas.  Je lis « Le petit chaperon rouge » avec un écho de ma voix. Parfois, je suis obligée de m’arrêter, pour lui dire de m’imiter moins fort parce qu’on n’entend plus rien. « D’attord bétète » et le grand sourire qui va avec.

Marko les trois premiers jours de la petite-section il a hurlé sans discontinuer, puis il est resté accroché à moi comme un koala pendant un moment. Maintenant, il court en arrivant le matin. Mais les journées sont sans doute encore longues et il me fait régulièrement un résumé rapide avec mime et mots piochés pour résumer qu’on joue, qu’on mange à la cantine, qu’on dort et que maman vient après. J’acquiesce. Je répète avec des phrases entières, des conjonctions de coordination et les mêmes gestes que lui.

Maintenant, ce ne sont plus quelques mots par accidents, ce sont des tas de mots et l’envie de montrer et de communiquer à tout prix, qui le font courir dans la classe. Assise à l’autre bout de la pièce, loin de lui, j’entends:

« -Pataaaate!!!

-Oui? C’est Maî-tresse Marko, Maî-tresse.

-Batète!

-Voilà, c’est ça. »

Face au chevalet, pinceau dans une main, il pointe fièrement son dernier chef-d’œuvre, les yeux brillants, et regarde alternativement sa peinture et mon visage pour que je comprenne: « Patate!! »

Patate, portrait d’état, en format A3.