Dans les hautes herbes

Elles sont au bord du chemin, je les vois à l’aller. C’est un des premiers jours de franc soleil, les yeux me piquent et des rafales d’éternuements me rappellent le retour des beaux jours. Nous partons dans les bois. On les connait bien à force, et en montant dans le chemin, Ibrahim me demande si on fera la course au retour. On la fait toujours. C’est juste après la vue sur le pont d’Aquitaine, il y a une grosse pierre plate au sol, notre starting-block géant. On tient à une quinzaine dessus, bien tassés avec les manteaux. La pente est raide, je descends le chemin en tentant de ne pas prendre de vitesse pour éviter le drame et je les entends pouffer. « Y a Maîtresse qui court! » Ça fait toujours son petit effet. Arrivée en bas, je lève la tête, je les vois debout sur la pierre, tout petits. Ils attendent. Je lève le bras, je crie: « À vos marques, prêts, partez! ». Ils courent dans la descente, le sourire jusqu’aux oreilles, je regarde leurs gadins en fronçant les yeux. Le métier rentre de mercredis en mercredis.

En rentrant, nous repassons devant les hautes herbes. Ce jour-là, elles dépassent presque tout le monde, j’ai envie qu’ils y aillent. Alors je triche. Je dis que ceux qui veulent, peuvent partir dans le champ. Je les laisse avec ça, exprès. C’est timide au début, car il n’y a rien d’autre à faire qu’accepter de se faufiler dans les hautes herbes.

Choisir d’essayer de se perdre.

Un discret s’aventure, seul.