Petit tas

Régulièrement, il faut mettre le nez dans les casiers des élèves. Le casier, c’est là qu’il vont mettre leurs dessins, les objets de la classe qu’ils ramèneraient bien à la maison, des plumes d’une pintade de la ferme ou des feuilles d’arbre, qui vont moisir bientôt. C’est souvent surprenant, parfois un peu vide et aussi trop plein, de temps en temps. Comme le casier de Sofian. Bourré à craquer tous les deux jours. Il a toujours énormément dessiné, mais cette année on atteint des sommets. Parfois je me demande s’il ne remplit pas un peu l’espace… pourtant à chaque fois que je lui demande ce que ça représente, il répond toujours. Même pour la fameuse catégorie du crabouillas. « Ben, c’est une scoupe spatiale maitresse […] un rat avec des lunettes […] une maison triangle » etc. J’en passe, je n’ose plus trop demander, je me sens bête et un peu inquisitrice après.

Je feuillète, je trie. J’en garde des superbes pour coller dans son « cahier de réussite de la maternelle bienveillante de la République française ». J’en fais un autre tas. Les « BIEN- mais moins impressionnants » qui seront parfaits pour ramener à la maison. Et puis, il me reste un paquet, avec des ronds, des petits traits, des signes assez incompréhensibles. Il y en a tellement que je pourrais faire un petit carnet magique, de ceux qui ont précédé l’invention du cinéma, qu’on fait défiler à toute vitesse entre ses doigts pour animer un petit personnage qui fait du vélo.

Pendant les vacances j’en discute avec ma collègue. Que faire de ces « essais »? Les jeter discrétos? Il ne s’en rendrait pas compte. Mais non, j’ose pas. Dire que ce n’est « pas fini »? C’est nul. Bon, nous convenons que le mieux, c’est de lui en reparler, de regarder les dessins avec lui pour voir ce qu’il en dit, lui. Après les vacances, je me lance, c’est tranché.

Les vacances sont finies, Sofian est revenu. Il a des lunettes maintenant. De petites lunettes rondes qui lui vont super bien. On lui a toutes dit, il s’est caché dix fois derrière les jambes des adultes qu’il trouvait, ou derrière ses lunettes, à défaut. Parce que Sofian est timide et qu’il était gêné. Me voilà avec lui, armée des paquets de dessins, du cahier de réussite et nous regardons ensemble ses productions. Tous ses dessins ont une explication. Il se rappelle de chacun. Il nomme, explique, détaille. Je suis impressionnée et pas plus avancée. J’arrive au dernier en me disant quasiment: « bon, alors là, il va me trouver quoi? » Les mains sur les hanches, dans ma tête. Il montre les deux formes vertes reliées par un trait fushia. « C’est des chaussettes perdues qui se sont retrouvées ».

Le phénomène le plus étrange des maisons, simplement représenté, et moi je ne sais pas le voir, et je le range dans le tas des « essais ».